Lorsqu'une tension apparaît entre deux collaborateurs ou au sein d'une équipe, le manager se retrouve souvent dans une position inconfortable. Chacun lui présente sa lecture, ses faits, ses arguments et parfois ses reproches. Très vite apparaît une attente implicite : qui a raison ?
Pourtant, gérer une tension sans prendre parti ne signifie ni éviter de décider, ni considérer que les torts sont toujours partagés à parts égales.
Cela signifie rester impartial entre les personnes, tout en étant ferme sur les faits, les comportements et les règles de travail. Avant d'arbitrer, le manager cherche à comprendre ce qui produit la tension : un désaccord de fond, des interprétations différentes, des besoins de communication incompatibles, des responsabilités mal définies ou une décision organisationnelle restée ambiguë.
Cette distinction est essentielle. Comprendre une personne ne signifie pas lui donner raison. Adapter la communication ne signifie pas renoncer à recadrer. Et ne pas choisir trop vite un coupable ne dispense jamais le manager d'assumer les décisions qui lui appartiennent.
Quels signes indiquent qu'une tension doit être régulée ?
Une tension ne prend pas toujours la forme d'un conflit ouvert. Elle peut devenir visible à travers des comportements plus discrets :
- les personnes parlent du problème à leurs collègues, mais plus directement entre elles ;
- chacune demande au manager de confirmer sa version de la situation ;
- les échanges deviennent prudents, défensifs ou strictement fonctionnels ;
- les faits laissent progressivement place à des intentions supposées ;
- une décision ordinaire est vécue comme une attaque, une mise à l'écart ou une tentative de contrôle ;
- les mêmes désaccords reviennent sans produire de règle nouvelle ;
- le reste de l'équipe commence à éviter certains sujets ou à se répartir en camps ;
- la tension affecte les décisions, les passages de relais ou la qualité du travail.
Dans ces situations, attendre que les personnes « règlent cela entre elles » peut laisser les interprétations se consolider. Mais organiser immédiatement une confrontation peut également aggraver le problème si personne n'est encore capable de distinguer ce qu'il a observé de ce qu'il a conclu.
Le calme apparent ne doit pas non plus être confondu avec un accord réel. Une équipe peut produire un faux consensus : personne ne contredit ouvertement la décision, mais les réserves réapparaissent ensuite dans les apartés, les retards ou l'exécution. Le désaccord n'a pas disparu ; il a simplement quitté l'espace dans lequel il aurait pu être travaillé.
Ne pas prendre parti ne signifie pas rester neutre face à tout
Le manager n'a pas à décider trop vite quelle personne est « le problème ». En revanche, il doit protéger le cadre de travail.
Il peut être impartial sur les intentions qu'il ne connaît pas encore, tout en intervenant sur un comportement observable. Il peut entendre deux vécus différents sans prétendre qu'ils sont identiques. Il peut reconnaître qu'une personne s'est sentie mise à l'écart sans conclure automatiquement que l'autre cherchait à l'exclure.
Cette posture demande de séparer ce qui s'est concrètement passé, la manière dont chaque personne l'a interprété et ce qui relève des responsabilités des personnes, du manager ou de l'organisation. La méthode en cinq temps présentée plus loin détaille comment opérer cette distinction dans la pratique.
Le désaccord n'est pas nécessairement un conflit. Deux personnes peuvent défendre des priorités différentes et continuer à coopérer. Le conflit apparaît souvent lorsque le désaccord de travail devient une lecture de la personne : « elle veut tout contrôler », « il ne me respecte pas », « elle ne pense qu'à elle ».
À partir de ce moment, l'équipe ne discute plus seulement du problème qu'elle rencontre. Elle commence à considérer qu'une personne est elle-même le problème.
Avant de chercher la bonne formulation, comprendre comment chacun fonctionne
Dans une équipe, nous faisons facilement une erreur : nous supposons que les autres devraient comprendre une situation comme nous la comprenons.
Une personne aura besoin de faits précis et de repères concrets. Une autre cherchera d'abord à comprendre le sens général et les conséquences possibles. L'une voudra parler immédiatement du problème pour construire sa pensée dans l'échange. L'autre aura besoin de temps avant de pouvoir formuler une réponse. L'une privilégiera des critères impersonnels et une discussion directe. L'autre aura besoin que l'impact relationnel soit reconnu avant de pouvoir revenir aux faits.
Ces différences ne sont pas en elles-mêmes une source de conflit. Elles le deviennent lorsqu'elles sont interprétées comme des défauts ou des intentions :
Il ne m'écoute pas.
Elle veut tout contrôler.
Il ne dit jamais ce qu'il pense.
Elle prend tout personnellement.
La typologie jungienne et le MBTI peuvent apporter ici une première clé de lecture, à condition de ne pas en faire une explication automatique.
Un type ne dit pas qui a raison. Il ne mesure ni la compétence, ni la motivation, ni la bonne volonté. Il ne permet pas non plus de prévoir exactement comment une personne réagira. Il aide à formuler des hypothèses sur quatre différences utiles dans une conversation difficile :
- le rapport à l'information : faut-il commencer par les faits précis ou par la logique d'ensemble ?
- les critères de décision : faut-il d'abord expliciter les conséquences objectives ou reconnaître les effets sur les personnes et la relation ?
- le rythme de traitement : la personne élabore-t-elle en parlant ou a-t-elle besoin de temps avant de répondre ?
- le rapport à la clôture : a-t-elle besoin de poser rapidement une règle ou de maintenir plusieurs possibilités ouvertes avant de décider ?
Ces repères doivent rester des hypothèses à vérifier. Le plus utile consiste souvent à demander directement :
De quoi as-tu besoin pour comprendre cette situation, te sentir entendu et pouvoir répondre ?
Adapter la forme du message ne consiste pas à manipuler l'autre ou à atténuer le fond. Cela consiste à rendre le message entendable sans modifier ce qui doit réellement être dit.
Une tension née d'une place devenue incertaine
Nous avons observé cette situation dans une PME de services auprès de laquelle nous sommes intervenus.
Une collaboratrice avait été temporairement détachée dans un autre service pendant plusieurs mois. Pendant son absence, un nouveau collègue avait rejoint son équipe d'origine. À son retour, personne ne lui avait retiré son poste ni décidé de la remplacer. Elle a pourtant vécu la situation autrement : la présence de ce nouveau collègue a nourri chez elle le sentiment de ne plus vraiment avoir sa place, et celui de ne pas avoir été suffisamment soutenue par son manager.
Rien de tout cela n'a été exprimé. La collaboratrice est revenue avec ses inquiétudes, le manager a senti la tension sans en mesurer la profondeur, et le nouveau collaborateur a lui aussi perçu le malaise. Les échanges, auparavant fluides, sont devenus prudents, et toute l'équipe en a progressivement subi les conséquences. Personne n'avait décidé de créer un conflit. Il était pourtant bien là.
Cette situation ne pouvait pas être réduite à une incompatibilité de personnalités : un départ temporaire, une arrivée puis un retour avaient modifié un équilibre collectif sans que la place de chacun ait été remise en mots. Le travail a donc porté sur plusieurs niveaux : les perceptions individuelles, les conversations qui n'avaient pas eu lieu et la clarification de ce que chacun pouvait attendre de la nouvelle organisation.

Une méthode en cinq temps pour intervenir sans devenir juge
1. Préparer les échanges séparément
Avant de réunir les personnes, le manager ou l'intervenant recueille la situation de chacune. Il demande des exemples précis, l'effet produit sur le travail et ce que la personne attend de la suite.
Cette étape ne sert pas à déterminer secrètement qui a raison. Elle permet de vérifier si une conversation commune est possible et de préparer chacun à parler du problème plutôt qu'à instruire le procès de l'autre.
2. Distinguer les faits des interprétations
On peut demander à chacun de distinguer quatre éléments :
- Les faits : que s'est-il concrètement passé et sur quoi pouvons-nous nous accorder ?
- L'interprétation : qu'ai-je conclu sur les intentions de l'autre ou sur ma place dans la situation ?
- Le besoin ou l'enjeu : qu'est-ce qui est important pour moi derrière cette réaction ?
- La demande : qu'est-ce que je demande concrètement pour pouvoir retravailler sereinement ?
« Elle veut tout contrôler » n'est pas un fait.
« Lorsque je prends une décision sur ce dossier sans la consulter, elle me demande systématiquement de la faire valider » décrit déjà un comportement plus observable.
Derrière ce comportement peuvent ensuite apparaître des enjeux très différents : sécurité, autonomie, reconnaissance, visibilité, cohérence ou besoin de comprendre.
3. Nommer le désaccord de travail
Avant de parler des personnalités, il faut identifier l'objet concret du désaccord : une responsabilité, une décision, une information, une place, une priorité ou une manière de travailler.
Cette étape évite que la typologie ne serve à psychologiser un problème produit par l'organisation. Des objectifs contradictoires, des décisions ambiguës ou des responsabilités mal définies peuvent placer des personnes compétentes dans une situation où la friction devient presque inévitable.
4. Organiser une conversation que chacun peut réellement entendre
Dire les choses ne suffit pas. Encore faut-il qu'elles puissent être entendues.
Certaines personnes ont besoin de faits avant de pouvoir entendre une émotion. D'autres ont besoin que l'impact relationnel soit reconnu avant de revenir à la recherche d'une solution. Certaines apprécient une formulation directe. D'autres ont besoin d'un temps de préparation ou d'une formulation moins abrupte pour ne pas se fermer immédiatement.
L'objectif n'est pas d'éviter l'inconfort. Il est de créer un cadre dans lequel le désaccord peut être formulé sans devenir une attaque contre l'identité ou la légitimité de l'autre.
5. Décider d'une règle observable et vérifier son application
Une conversation réussie ne se termine pas seulement par « nous nous sommes compris ». Elle doit produire un changement observable : une responsabilité clarifiée, une information transmise autrement, une consultation prévue avant certaines décisions ou un point de suivi programmé.
Le manager précise également ce qui relève d'un accord entre les personnes et ce qu'il doit lui-même arbitrer. Un point de suivi permet ensuite de vérifier si les comportements et le travail évoluent réellement.
Ce que le travail a permis de remettre en circulation
Dans la situation décrite, une première étape de notre intervention a consisté à permettre que ce qui n'avait pas été dit puisse enfin être formulé.
Le travail sur les fonctionnements a aidé chacun à comprendre que les réactions visibles ne traduisaient pas nécessairement les intentions qui leur étaient prêtées. Le travail de coaching a porté sur les ressentis, les interprétations, les besoins et les conversations qui n'avaient pas eu lieu. La clarification de l'organisation a permis de remettre en mots la place et les attentes de chacun.
Certaines interprétations ont ainsi pu être corrigées et les besoins mieux compris. Tout n'est pas redevenu idyllique en quelques heures. Les retours reçus quelques semaines plus tard indiquaient néanmoins que la situation avait commencé à se débloquer et que les échanges retrouvaient progressivement davantage de fluidité.
Ce retour reste qualitatif. Il montre qu'un mouvement est redevenu possible ; il ne constitue pas, à lui seul, une mesure durable de la qualité de la coopération.
Trois fausses bonnes idées qui peuvent aggraver la tension
« Mettez-vous autour d'une table et dites-vous tout »
Sans préparation, chacun arrive avec sa version consolidée et cherche à convaincre. La conversation peut ajouter de nouvelles blessures au problème initial.
Chercher immédiatement qui a raison
Un arbitrage peut être nécessaire, mais intervenir trop tôt sur la solution empêche parfois de découvrir qu'une règle, une décision ou une responsabilité alimente le conflit.
Expliquer le conflit par les personnalités
Le MBTI ou le DISC peuvent aider à comprendre certaines différences. Ils ne doivent jamais servir à conclure que deux personnes sont incompatibles, à excuser un comportement ou à masquer un problème d'organisation.
Les situations dans lesquelles l'impartialité ne suffit pas
Tous les problèmes ne relèvent pas d'une médiation informelle.
Lorsqu'une situation concerne la sécurité, une agression, une discrimination, un harcèlement présumé ou un comportement manifestement contraire au cadre de travail, le manager ne doit pas rechercher artificiellement un compromis entre deux versions. Il doit protéger les personnes, recueillir les faits et mobiliser les procédures et interlocuteurs appropriés.
De même, comprendre les besoins de chacun ne signifie pas que les responsabilités sont identiques. Une personne peut avoir davantage de pouvoir, avoir pris une décision qui n'était pas de son ressort ou avoir adopté un comportement qui doit être clairement recadré.
La compréhension éclaire l'arbitrage. Elle ne le remplace pas.
Chez HoloLead, nous abordons ce type de tension à plusieurs niveaux : les faits et l’organisation, la manière dont chacun interprète la situation, les différences individuelles qui influencent la communication, mais aussi les conversations qui n’ont pas eu lieu.
Notre approche croise ainsi la lecture des modes de fonctionnement et des personnalités avec le travail de coaching sur la relation, la posture et les échanges.
L’objectif n’est jamais de déterminer quel profil a raison ni d’expliquer un conflit par les seules personnalités. Il est de comprendre suffisamment ce qui se joue — entre les personnes, dans le management et dans l’organisation, pour permettre au collectif de reconstruire des règles de coopération claires et utilisables au quotidien.
Quand un regard extérieur devient-il utile ?
Un accompagnement peut devenir pertinent lorsque :
- la tension dure depuis longtemps ou gagne progressivement le reste de l'équipe ;
- les personnes parlent entre elles par l'intermédiaire de collègues ou du manager ;
- les versions de la situation semblent devenues incompatibles ;
- le manager est lui-même impliqué dans le problème ;
- plusieurs tentatives de discussion n'ont produit aucun changement ;
- les mêmes interprétations reviennent malgré les clarifications ;
- la tension affecte les décisions, l'engagement ou la qualité du travail ;
- personne ne parvient plus à distinguer ce qui relève des personnes, du management et de l'organisation.
Le rôle d'un intervenant extérieur n'est pas de distribuer les torts. Il consiste à sécuriser le cadre, remettre les faits au centre, rendre les logiques de chacun compréhensibles et aider le collectif à construire des règles de coopération observables.
Comprendre avant d'arbitrer
Gérer une tension sans prendre parti, c'est donc refuser deux raccourcis : désigner trop vite un coupable ou rester neutre face à tout.
Le manager commence par comprendre les faits, les interprétations, les besoins et le contexte. Il adapte le cadre de discussion pour que chacun puisse réellement entendre l'autre. Il vérifie ce que l'organisation produit elle-même. Puis il assume ce qui doit être régulé, clarifié ou arbitré.
Une équipe mature n'est pas une équipe dans laquelle tout le monde pense de la même manière. C'est une équipe capable d'exprimer un désaccord sans transformer une personne en problème, puis de prendre une décision suffisamment claire pour continuer à travailler ensemble.
Pour approfondir les mécanismes qui transforment les différences en jugements personnels, consultez l'article Les conflits invisibles : ces différences de fonctionnement qui freinent vos équipes.
Si vous hésitez encore sur l'origine de la difficulté, la page Problème d'équipe : personnes, management ou organisation ? propose une grille de lecture complémentaire.
Les mêmes tensions reviennent malgré vos tentatives de dialogue ?
HoloLead aide les équipes à distinguer les faits, les interprétations et les problèmes d'organisation afin de reconstruire des règles de coopération utilisables au quotidien.